UN NOUVEAU REGARD. Prédication du SEL
« Faites pour les autres tout ce que vous voudriez qu’ils fassent pour vous, car c’est là tout
l’enseignement de la Loi et des prophètes. »
Matthieu 7.12, Bible du Semeur
« —Maître, quel est, dans la Loi, le commandement le plus grand ?
Jésus lui répondit :
—Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée. C’est là le commandement le plus grand et le plus important. Et il y en a un second qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Tout ce qu’enseignent la Loi et les prophètes est contenu dans ces deux commandements. »
Matthieu 22.36-40
Jésus lui répondit :
—Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta pensée. C’est là le commandement le plus grand et le plus important. Et il y en a un second qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Tout ce qu’enseignent la Loi et les prophètes est contenu dans ces deux commandements. »
Matthieu 22.36-40
Notre vision du monde influence nécessairement nos actions. Nous ne faisons
jamais face à une situation en posant un regard détaché et extérieur. Notre culture
et nos convictions influencent la manière dont nous réagissons face à la réalité. En
2007, dans le cadre d’une expérience réalisée pour le compte du Washington Post, un violoniste a joué pendant 45 minutes dans le métro de Washington en heure de pointe. Sur le
millier de personnes qui sont passées devant lui, seulement six ont pris le temps de l’écouter, et
il récolta en tout 32$. Quand il eu fini de jouer, il n’y eut aucun applaudissement. Son départ ne
fut remarqué par personne. Il se trouve que ce violoniste était Joshua Bell, l’un des plus grands
violonistes du monde, qui jouait ce jour-là sur un violon d’une valeur de 3,5 millions de dollars.
Deux jours plus tôt, il jouait à guichet fermé au Symphony Hall de Boston pour 100€ la place en
moyenne. Les passants ce jour-là n’ont pas pu apprécier la valeur de ce à quoi ils assistaient. Ils
ont été trompés par les apparences et rien dans leur conception des choses (et en particulier leur
habitude du métro) ne les avait préparés à saisir la valeur de ce qu’ils allaient voir et entendre ce
matin de janvier 2007.
Cette anecdote nous rappelle que notre relation avec le monde qui nous entoure dépend
du regard que nous portons sur lui. Ceci est vrai pour tous les aspects, et c’est donc tout aussi
vrai concernant le regard que nous portons sur la pauvreté. Bien des croyances et des éléments culturels peuvent être des sources de pauvreté, ou des solutions aux problèmes posés par la
pauvreté. On peut penser par exemple aux systèmes de castes en Inde, qui condamnent une
partie de la société à rester dans une grande pauvreté, sans que les personnes appartenant aux
castes « supérieures » se sentent interpellées par leur situation. Certaines visions du monde sont
également des sources de grandes oppressions (et donc de pauvreté) pour les femmes. Sothea,
jeune Cambodgienne tombée dans la prostitution à 14 ans raconte ainsi : « Dans ma culture, on
est d’avis que les femmes ont moins de valeur que les hommes. Il leur faut sept réincarnations
pour enfin naître sous la forme d’un garçon.1»
En tant que chrétiens, nous ne voyons pas la Bible simplement comme un « manuel pour
aller au ciel », mais comme la Révélation que le Créateur donne à ses créatures pour voir le
monde tel qu’il le voit. Par la Bible, le Créateur nous enseigne, entre autres, à voir toute la valeur
de chacune de ses créatures. Tout comme l’environnement du métro peut voiler une beauté bien
réelle, la pauvreté, dans ce qu’elle peut avoir de plus sombre, peut voiler l’incroyable valeur et
dignité de chaque être humain, tous créés à l’image de leur Créateur. Si nous voulons « faire le
bien et bien le faire », il nous faut voir la pauvreté avec un regard renouvelé.
Tout commence donc avec cette réalité fondamentale : « Et Dieu dit : —Faisons les
hommes pour qu’ils soient notre image, ceux qui nous ressemblent. » (Genèse 1.26,
BDS). La Déclaration de Lausanne fonde ainsi la responsabilité sociale du chrétien
(paragraphe 5) sur ce principe : « L’homme étant créé à l’image de Dieu, chaque personne humaine
possède une dignité intrinsèque, quels que soient sa religion ou la couleur de sa peau, sa culture,
sa classe sociale, son sexe ou son âge ; c’est pourquoi chaque être humain devrait être respecté,
servi et non exploité. »
Mais Dieu nous connaît bien, et il connaît notre capacité à faire de ce genre de grandes
vérités des informations que nous pouvons accepter sans les laisser changer notre regard. Parce
qu’il sait que nous oublions plus vite les besoins des autres que les nôtres, il résume sa volonté
de la façon suivante : « Faites pour les autres tout ce que vous voudriez qu’ils fassent pour vous, car
c’est là tout l’enseignement de la Loi et des prophètes. » (Matthieu 7.12) et « Tu aimeras ton prochain
comme toi-même. » (Matthieu 22.39).
Nous avons la fâcheuse tendance à ne prendre au sérieux un problème qu’à partir du moment
où nous nous identifions à ce problème, personnellement ou au travers d’un proche. Lorsqu’une
catastrophe a lieu, la gravité est très vite exprimée par des « ça aurait pu être ma femme, elle était
dans cette salle de concert quelques semaines plus tôt ! » « J’ai un ami dans cette ville, il aurait pu
y passer ! » Si des enfants sont agressés, les parents commentent « elle avait l’âge de ma fille... »
Et ceci est tout à fait naturel. Dieu ne le condamne pas. Il l’utilise au contraire pour nous amener
à prendre au sérieux les situations qui ne sont pas les nôtres.
Ainsi, lorsque nous voyons quelqu’un dans la pauvreté, nous ne voyons pas seulement
quelqu’un avec un besoin, mais nous voyons quelqu’un comme nous. « Je pourrais être dans sa situation », « elle pourrait être ma fille », « il pourrait être mon père », etc. Pour prendre conscience
de la situation, nous avons bien souvent besoin de les voir comme les personnes qui nous sont
le plus chères. Dieu m’invite à m’imaginer à leur place pour saisir les enjeux. J’ai besoin de me
reconnaître en eux pour ne pas voir « un pauvre qui a faim » mais une personne qui ne peut et ne
doit pas être réduite à sa pauvreté.
Si c’est le cas, je ne pourrais plus simplement « leur donner l’aumône » pour faire une « bonne
action ». Si c’était moi, de quoi aurais-je besoin ? D’une petite pièce ? Ou d’être considéré dans
ma pleine humanité, avec mes forces et mes faiblesses, mes succès et mes échecs, ma bonté et
mon péché ? Si nous nous reconnaissons dans notre prochain, nous pourrons voir une dignité qui
va bien au-delà de cette pauvreté.
Ce regard sur la pauvreté change-t-il fondamentalement ma manière de « faire le
bien » ? Si la personne n’est définie qu’au travers de sa pauvreté, alors « faire le bien »
n’est qu’une assistance pour donner au pauvre ce qui lui manque. Mais si c’est une
personne créée à l’image de Dieu, l’objectif doit être de « fortifier le faible » (Ezéchiel 34.4) pour
qu’il puisse retrouver la liberté que la pauvreté lui avait volée2. Dans son livre sur La responsabilité du
chrétien face à la pauvreté, Tim Chester affirme ainsi : « “Faire reprendre des forces aux faibles”, cette
formule résume bien ce que représente une bonne action sociale. L’engagement social ne peut se
réduire à fournir des biens et des services aux démunis. On peut parler d’œuvre sociale réussie
quand les pauvres ont les moyens de faire des choix et d’induire des changements. » (p. 179)
Un ami avec qui je faisais du VTT me faisait remarquer que lorsqu’on tombe en VTT,
potentiellement le vélo et son occupant peuvent « s’abîmer ». Mais la capacité de ces deux entités
à se réparer sont fondamentalement différentes. Le vélo, entièrement passif a besoin d’être réparé
(en général par son utilisateur). Alors que l’homme (ou la femme) se répare en général lui-même. Il
peut arriver qu’il y ait besoin d’une aide extérieure, mais même dans ce cas, ces aides ne guérissent
pas, elles permettent au corps de se guérir. Le pansement ou le plâtre ne guérissent pas, ils
permettent simplement au corps d’être sa propre solution. Les analogies sont toujours limitées,
mais nous retrouvons cette idée dans Bible lorsqu’il s’agit de pauvreté. La personne en difficulté
n’est pas une entité passive, incapable d’agir, sans potentiel. Au contraire, c’est une personne qui
a besoin d’aide pour pouvoir manifester le plein potentiel de son humanité. Au-delà des besoins,
nous sommes appelés à voir les dons que Dieu a donnés à chacun. De la même manière que nous
pouvons avoir la foi que Dieu peut faire de grandes choses au travers de nous, nous devons aussi
entretenir la même foi pour toutes ses créatures.
Nous voyons cette vision de la pauvreté particulièrement clairement dans la Loi de Moïse.
Les lois sont d’abord conçues pour protéger les faibles et rétablir les opprimés. Il ne s’agit pas
d’être charitable, mais de « défendre les droits de tous ceux qui sont délaissés. » (Proverbes 31.8).
Ainsi, la Loi précise qu’il ne doit y avoir de favoritisme, ni envers le riche, ni envers le pauvre
(Lévitique 19.15). En effet, favoriser le pauvre pourrait paraître comme un acte de bonté, mais ce serait en fait refuser au pauvre le droit d’être un « citoyen » comme les autres. Lorsque l’on
pratique un sport, il est de bon goût de laisser gagner les enfants. Mais cela devient insultant si on
le fait avec des adultes. Il en serait de même si les pauvres n’avaient pas accès à la même justice
que les riches, même si c’était pour les favoriser. De même, la Loi donnait au pauvre l’occasion de
s’en sortir « à la sueur de son front ». Dieu commande ainsi : « Quand vous ferez les moissons dans
votre pays, tu ne couperas pas les épis jusqu’au bord de ton champ, et tu ne ramasseras pas ce qui
reste à glaner. De même, tu ne cueilleras pas les grappes restées dans ta vigne et tu ne ramasseras
pas les fruits qui y seront tombés. Tu laisseras tout cela au pauvre et à l’immigré. Je suis l’Eternel, votre
Dieu. » (Lévitique 19.9-10). Enfin, la Loi ordonnait la libération des esclaves après six années de
« service » (Exode 21.2) et tous les 50 ans, « Vous déclarerez année sainte [...] et, dans tout le pays,
vous proclamerez la libération de tous ses habitants. Ce sera pour vous l’année du jubilé ; chacun
retrouvera la possession de sa terre, et chacun retournera dans sa famille. » (Lévitique 25.10). Là
encore, cette loi devait permettre aux pauvres de retrouver non seulement la liberté, mais aussi
leur source de revenu pour subvenir de nouveau à leurs besoins et à ceux de leur famille.
Depuis, des millénaires ont passé, mais les choses n’ont pas tant évolué. L’esclavage par
l’endettement reste un problème majeur. Permettre aux pauvres de vivre pleinement leur dignité
passe par retrouver un moyen de subsistance. Pour cela, l’accès à la terre reste un élément
important. Mais, la plupart du temps, c’est l’accès à l’éducation qui permet de subvenir à ses
besoins et à ceux de ses proches. De plus, le manque d’alimentation, d’hygiène et d’aide médicale
empêche également des générations d’enfants de se développer suffisamment pour pouvoir
suivre une scolarité et ensuite travailler. Enfin, dans bien des cas, l’accès à un microcrédit est le
seul moyen pour démarrer une activité permettant de devenir indépendant.
« Faire le bien et bien le faire » implique de faire le maximum pour permettre à ceux
qui sont dans la pauvreté de subvenir non seulement à leurs besoins mais également
aux besoins de ceux qui les entourent (Éphésiens 4.28 ; 2 Thessaloniciens 3.10 ;
1 Timothée 5.43). Ceux qui un jour ont besoin d’aide n’ont pas vocation à toujours
être aidés, mais à pouvoir un jour expérimenter eux aussi qu’il y a « plus de bonheur à donner qu’à
recevoir » (Actes 20.35).
Avec ce regard renouvelé, de grandes organisations chrétiennes comme Tearfund ou
Compassion International ont encouragé ces dernières années, des programmes visant à mobiliser
les communautés locales pour qu’elles recensent les ressources qu’elles possèdent en interne et
qu’elles les utilisent plutôt que de chercher d’abord de l’aide à l’extérieur. Kossi Agbo, qui est
responsable pays pour Tearfund au Mali et au Niger et qui collabore régulièrement avec le SEL,
explique :
C’est plus difficile et les débuts sont très compliqués. Mais avec le processus de mobilisation
de l’Église et de la communauté (PMEC) tout doit se faire avec les capacités et les ressources
locales. Les solutions sont là. Aujourd’hui, on a une petite Église au Mali qui a commencé le PMEC
il y a trois ans environ : c’est incroyable ! L’Église est réveillée, elle est dans la communauté et a commencé un petit groupement de femmes. Au bout de trois mois, des femmes du voisinage sont
venues pour leur dire : ce que vous faites est si bien ! Apprenez-nous à le faire aussi ! Pouvons-
nous intégrer ce que vous faites ?
À l’échelle individuelle, les exemples ne manquent pas de personnes qui, après avoir été au
bénéfice d’aides extérieures ont révélé à quel point Dieu avait mis en eux tout ce dont ils avaient
besoin pour être une grande bénédiction pour les autres. On peut évoquer John, ancien enfant
parrainé en Ouganda, chassé de sa maison avec les autres membres de sa fratrie par son oncle
qui profitait de la mort de sa mère et du départ de son père. Grâce au soutien de son parrain et
du personnel du centre d’accueil, il est devenu avocat et depuis 2009 a défendu gratuitement la
cause de plus 300 personnes vivant dans la pauvreté. Voilà des faibles qui ont été fortifiés et qui
contribuent au bien commun4 !
LES RECONNAÎTRE EN MOI
Au terme de ce parcours, nous avons été amenés à nous reconnaître en eux. Si
nous sommes appelés à les aimer comme nous-même, ce n’est pas une manière de
détourner notre égoïsme, mais un moyen de nous rappeler que derrière la pauvreté
se cachent d’abord des personnes, créées à l’image de Dieu, comme nous. Ils n’ont
pas besoin de recevoir une dignité en sortant de la pauvreté, mais ils ont besoin que leur soient
donnés les moyens de révéler leur dignité en leur permettant de manifester pleinement les dons
qu’ils ont reçus de Dieu.
Mais la Bible va plus loin dans le renouvellement de notre regard. Si Dieu nous invite à voir
en eux la même dignité qui est en nous, elle nous invite à reconnaître dans leur pauvreté notre
pauvreté. En effet, nous étions trop pauvres spirituellement et matériellement pour pouvoir nous
sauver. Pierre nous le rappelle : « Vous avez été libérés de cette manière futile de vivre que vous
ont transmise vos ancêtres et vous savez à quel prix. Ce n’est pas par des biens qui se dévaluent
comme l’argent et l’or. Non, il a fallu que le Christ, tel un agneau pur et sans défaut, verse son sang
précieux en sacrifice pour vous. » (1 Pierre 1.18-19) Dieu a payé le prix que nous ne pouvions
payer pour obtenir notre libération (Galates 3.13 ; 4.5). Que nous possédions ou non les biens
de ce monde, nous sommes tous des créatures de Dieu, créées merveilleuses, capables de faire
fructifier la création que Dieu nous a confiée. Mais nous sommes également tous des pécheurs,
désespérément dépendants de la bonté de Dieu envers nous.
Que ce regard renouvelé nous amène à toujours être reconnaissants de ce que Dieu nous
donne, non pas comme un trésor à protéger jalousement, mais comme un cadeau à partager
généreusement, pour permettre au plus grand nombre d’être libérés de l’esclavage de la
pauvreté et du péché.
4. Sur ce sujet cf. le texte de réflexions bibliques de ce dossier Journée du SEL 2019, p.5 et 7.
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